Sport: Drogba et Eto’o injectent de la morphine sociale aux gamins, par Michel Alex-Kipré
Sous prétexte de modernité, les paris sportifs gangrènent le football africain, détournant la jeunesse de sa passion première. Quand des icônes comme Didier Drogba et Samuel Eto’o deviennent les visages d’une industrie du hasard, c’est tout un continent qu’ils exposent au désenchantement moral et à la ruine silencieuse.
L’État, lui, regarde ailleurs. Les législatives ou la présidentielle.
Imaginons un dimanche ordinaire à Abidjan ou à Douala. Le ballon roule, les cris fusent, mais les cœurs ne battent plus au rythme du jeu. Dans les maquis, dans les cybers, dans les cours poussiéreuses, les regards ne suivent plus les passes mais les cotes. L’enfant, jadis rêveur, devenu parieur prématuré, ne vibre plus pour le geste mais pour le gain. Le football, jadis école de la fraternité, est devenu un guichet de loterie.
Le drame est silencieux, insidieux, presque banal.
Derrière l’écran bleu de 1xBet, derrière les sourires de nos champions, se cache une machine d’aliénation de masse. Une fabrique d’addiction douce qui saigne nos consciences sans faire de bruit. Nos jeunes n’apprennent plus à perdre avec dignité ni à gagner avec humilité. Ils apprennent à calculer, à spéculer, à s’émouvoir pour un but seulement s’il rapporte.
Didier Drogba, Samuel Eto’o, vous qui fûtes les symboles d’une Afrique debout, savez-vous ce que vous cautionnez ? Vous qui par vos exploits avez réconcilié des peuples, offert des rêves à des nations entières, comment pouvez-vous prêter vos visages à cette industrie du désastre ?
Drogba et Eto’o, comment vous, symboles du travail bien fait, légendes de l’effort et de la persévérance, vous nés de la sueur et de la rigueur pouvez-vous inviter nos enfants à croire au hasard ? Comment pouvez-vous vous transformer en prophètes qui prêchent la foi du “peut-être” et conseiller à nos enfants d’investir dans l’incertitude du hasard ?
Peut-on, au nom du prestige ou du contrat, accepter de faire du football une drogue ? Peut-on oublier que chaque publicité vantant le pari sportif fait trembler l’âme d’un enfant de 13 ans qui perd 2 000 francs et n’ose en parler ?
Le pari sportif n’est plus un jeu : c’est une morphine sociale, une addiction algorithmique, un poison culturel. Il s’infiltre dans les esprits comme une pluie acide, corrodant la notion d’effort, de mérite, d’amour du beau geste. Et quand ceux qui devraient protéger la jeunesse deviennent les visages de son empoisonnement, alors nous ne sommes plus dans la modernité, mais dans la dérive morale.
Mais où sont nos autorités ?
Nos ministères de la Jeunesse, du Sport, de l’Éducation ? Où sont les législateurs, prompts à voter des lois pour interdire les tapages nocturnes mais aveugles devant le vacarme silencieux du pari numérique ? Pendant que nos stades, Houphouët et Ouattara se vident de ferveur, nos cerveaux se remplissent de chiffres. Pendant que nos enfants perdent de l’argent, l’État encaisse des taxes. L’Afrique a connu la traite négrière, la colonisation économique — voici la colonisation psychique : celle du hasard sponsorisé.
Les jeunes footballeurs des 400 centres de formation du pays ne rêvent plus d’être champions : ils rêvent d’être rentables. Ils zappent les matchs, fuient les émotions, se réfugient dans les notifications. Ils n’analysent plus le jeu ; ils le parient. Et dans cette désacralisation du sport, c’est l’âme même du football ivoirien et africain qui se meurt, lentement, dans l’indifférence générale.
Le football, c’était la beauté du geste gratuit, la noblesse de l’effort, la transcendance du collectif. Aujourd’hui, il devient une équation de probabilité, un produit financier, une drogue légale servie par les héros d’hier. Et si nous ne réagissons pas, ce ne sont plus nos équipes qui perdront, mais notre humanité même.
Didier Drogba, Samuel Eto’o, redressez la barre avant qu’il ne soit trop tard. Retirez vos images de ces écrans, redonnez aux jeunes la passion que vous incarniez. Le foot n’est pas un pari, c’est un patrimoine. Et quand le patrimoine brûle, les idoles n’ont pas le droit de souffler sur la flamme.
ALEX KIPRE, Journaliste, Écrivain, Editorialiste





