TANELLA BONI se fait silence. La Côte d’Ivoire perd une voix de sa littérature
Par Alex Kipré
Le Sila a eu le nez creux en lui rendant hommage de son vivant. Elle vient de nous quitter et, avec elle, disparaît une figure majeure de la littérature ivoirienne.
une philosophe, une universitaire, une poète, une romancière, une essayiste, une femme de culture et l’une des grandes voix féminines de la littérature africaine. Mais au moment où vient le temps de lui rendre hommage, un mot revient avec insistance : le silence. Le silence de l’enfant qu’elle fut, le silence comme refuge, comme espace d’observation, comme matière première de son écriture. Car Tanella Boni n’a jamais véritablement quitté le silence de son enfance. Elle l’a transformé en mots. Et ces mots ont fini par voyager bien au-delà de la Côte d’Ivoire.
Tanella Boni naît à Abidjan en 1954, dans une Côte d’Ivoire qui s’apprête à entrer dans une nouvelle page de son histoire. Elle appartient à cette génération née à la veille des indépendances. Celle qui grandira avec une Afrique nouvelle, ses promesses, ses contradictions et ses immenses interrogations.
Elle effectue ses études secondaires en Côte d’Ivoire.
Avant de poursuivre des études supérieures en France, à Toulouse puis à Paris, où elle obtient un doctorat en philosophie. Elle deviendra plus tard professeure des universités. Mais avant la carrière universitaire, avant les distinctions, avant les livres, il y a une petite fille qui apprend à vivre avec son silence. « Enfant, j’étais heureuse dans mon silence, dans mon mutisme qui ne me quittait pas », racontait-elle. Une phrase qui dit beaucoup de la femme qu’elle deviendra. Car le silence, chez Tanella Boni, n’est jamais absence. Il est écoute, observation, intériorité. Il est déjà une manière de penser.
Dans son enfance, les livres occupent une place considérable. Elle lit beaucoup, tout ce qui lui tombe sous la main : encyclopédies, romans, poésie, ouvrages scolaires, Lagarde et Michard. Elle voyage dans les histoires et voyage aussi dans la géographie ivoirienne. Son enfance et son adolescence sont rythmées par des déplacements dans différentes régions de la Côte d’Ivoire : du nord au sud, du centre au nord, du nord-ouest au sud.
Mais partout où elle va, le livre l’accompagne.
Elle a souvent la tête plongée dans les pages. En classe de cinquième déjà, son livre de chevet est Les Confessions de saint Augustin. La philosophie est donc entrée très tôt dans sa vie, bien avant qu’elle n’en fasse une carrière, bien avant l’université, bien avant les amphithéâtres. Elle rencontre les grands penseurs au fil de ses lectures : Platon, Descartes, Rousseau, Simone de Beauvoir, puis Aristote. Aristote qu’elle découvrira notamment à Paris, en classe de Khâgne, grâce à un professeur de philosophie, un leibnizien. Elle ne quittera plus vraiment Aristote.
Elle fait son collège à Korhogo, sur cette terre latéritique du nord de la Côte d’Ivoire, dans ce qui deviendra le Lycée Houphouët-Boigny. L’établissement formera au fil des années de nombreux cadres ivoiriens. Elle y est une bonne élève, avant de rejoindre le prestigieux Lycée Sainte-Marie de Cocody. La littérature commence alors à prendre une autre dimension. Elle ne se contente plus de lire : elle écrit. Elle compose des poèmes et, lorsqu’elle se relit, ses propres textes lui font quelque chose. Elle commence à penser que ces textes pourraient connaître un autre destin que celui de rester enfermés dans ses cahiers.
« Je savais que je publierais mes textes un jour », dira-t-elle.
La phrase est simple, mais elle contient déjà une détermination.
Peu avant le baccalauréat, Tanella Boni est lauréate du Concours général de philosophie organisé à cette époque dans les lycées. La philosophie devient progressivement davantage qu’une matière scolaire. Elle devient une manière de regarder le monde, une manière de le questionner, une nécessité intérieure. Penser le monde n’est plus seulement une habitude intellectuelle : c’est une exigence. Et écrire s’impose dans le même mouvement. Ses premiers poèmes sont publiés dans Fraternité Matin, alors le grand quotidien de référence en Côte d’Ivoire. « C’est sans doute l’écriture qui est venue me chercher, me tenir la main. Et m’indiquer un chemin à suivre, sauf que ce chemin est loin d’être tout tracé. Je dois faire un effort pour y arriver. » Cette phrase résume peut-être toute son existence littéraire. L’écriture lui indique un chemin, mais le chemin n’est jamais tracé d’avance. Il faut l’inventer.
Écrire ne suffit pourtant pas.
Il faut aussi parvenir à être publiée. Et la chaîne du livre peut être une épreuve. Tanella Boni en fera l’expérience. Elle connaît les difficultés de l’édition, de la diffusion et de la réception des livres. Elle mesure très tôt l’écart entre la nécessité intérieure d’écrire et les obstacles extérieurs qui empêchent parfois un écrivain de faire connaître son travail. Elle le formulera ainsi : « La chaîne du livre attend tout écrivain qui désire se faire publier et cela peut être plus qu’un obstacle. Il faut pouvoir s’en sortir et ce n’est pas du tout évident. Entre la nécessité intérieure qui ne nous lâche pas et les obstacles extérieurs ou la galère de l’édition et de la réception d’un livre, il faut pouvoir tenir bon. C’est-à-dire exister. » Exister. Le mot est important, car toute l’œuvre de Tanella Boni est aussi une manière d’exister face au silence.
Après son baccalauréat, elle part en France poursuivre ses études supérieures.
Toulouse, puis Paris.
Elle y obtient son doctorat en philosophie. Lorsqu’elle revient en Côte d’Ivoire, elle est recrutée, à seulement 25 ans, comme assistante au département de philosophie de l’université de Cocody, aujourd’hui université Félix Houphouët-Boigny. Le parcours est logique. La philosophie était déjà là depuis l’enfance. Elle avait lu saint Augustin avant Aristote, rencontré Aristote après Platon et croisé Descartes, Rousseau, Simone de Beauvoir et bien d’autres. La jeune lectrice devient universitaire, la philosophe devient enseignante et l’écrivaine poursuit parallèlement son chemin.
Tanella Boni finit par sortir officiellement de l’anonymat littéraire avec son premier livre, Labyrinthe. Un ouvrage de 76 pages, qui porte encore les hésitations et les recherches d’une écrivaine qui cherche sa voix et sa signature. Elle signe alors encore avec le « S » de Suzanne, son prénom. Mais déjà, quelque chose se met en place : un univers, une écriture, une voix. Il faudra attendre plusieurs années avant de voir paraître son deuxième texte. Six ans plus tard paraît Une vie de crabes, aux Nouvelles Éditions africaines à Dakar. Cette fois, le regard change. La presse s’intéresse à elle, le lectorat apprécie, les confrères reconnaissent le travail. La romancière trouve sa place. Un respect qui va bientôt conduire ses pairs à lui confier une responsabilité importante.
Tanella Boni devient présidente de l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire.
De 1991 à 1997, elle est la première femme à diriger cette organisation. À cette époque, le monde littéraire ivoirien est particulièrement actif. On débat, on échange, on accueille des écrivains et des poètes venus d’ailleurs. On parle du livre et de la lecture. La promotion du livre existe sans devenir propagande. La presse écrite accorde encore une place importante à la littérature, la télévision aussi. Journalistes et critiques littéraires participent aux débats et rendent compte des rencontres. Les éditeurs sont présents, les libraires également, de même que les bibliothécaires. Certaines ambassades étrangères soutiennent les initiatives culturelles et des institutions internationales apportent leur concours lorsque les moyens du ministère de tutelle ne suffisent pas. Le dialogue fonctionne, avec ses imperfections, mais il existe. Tanella Boni est au cœur de cette vie littéraire.
Mais derrière l’écrivaine et l’universitaire se trouve aussi une femme profondément attentive à la condition féminine.
On la sent révoltée par le statut réservé aux femmes.
Elle cherche à valoriser leur image, écrit dans des revues spécialisées et s’adresse également à la jeunesse. Dans Myriam Makeba : une voix pour la liberté, elle met en lumière une femme devenue symbole de résistance. Dans Wangari Maathai : celle qui guérit la Terre, elle raconte une autre femme dont le parcours peut nourrir l’imaginaire et l’ambition des jeunes filles. Et puis il y a Que vivent les femmes d’Afrique ?, un essai dans lequel elle donne toute la mesure de sa réflexion.
Dans cet ouvrage, Tanella Boni interroge la discrimination faite aux femmes. Elle observe, analyse et démonte les clichés. Elle refuse notamment l’idée selon laquelle l’illettrisme ou la déscolarisation suffiraient à expliquer les difficultés rencontrées par les femmes africaines. Elle montre que les discriminations persistent également dans les couches instruites. Elle observe aussi les vêtements, les parures et les coiffures comme des moyens pour les Africaines d’affirmer leur identité et leur personnalité. La philosophe devient sociologue, par moments anthropologue, mais son regard dépasse progressivement l’Afrique.
Ce qu’elle questionne, au fond, c’est l’humain, l’humanité.
Le rapport entre tradition et modernité et la difficulté des sociétés à se regarder elles-mêmes.
Puis viennent les années 2000. La Côte d’Ivoire entre dans un tourbillon de crises, de frustrations et d’incompréhensions. Tanella Boni poursuit son travail. Elle dirige le Festival international de poésie d’Abidjan et exerce également des responsabilités liées à la francophonie au ministère ivoirien de la Culture. Mais elle connaît aussi la douleur de ne pas se sentir reconnue dans son propre pays. En 2001, elle n’est pas invitée à la cérémonie au cours de laquelle Ahmadou Kourouma est fait commandeur de l’Ordre national. Quelques mois plus tard, elle ne figure pas parmi les écrivains décorés par le chef de l’État de l’époque. Elle exprime alors sa blessure dans les colonnes de Jeune Afrique : « C’est comme si je n’existais pas, dans cette société. » La phrase restera, parce qu’elle dit une douleur intime, mais aussi parce que l’histoire lui donnera finalement une autre réponse.
La production de Tanella Boni ne s’arrête pas.
Elle publie notamment Les Baigneurs du Lac Rose. Le récit est porté par un personnage lié à une figure historique que sa grand-mère maternelle lui avait longuement racontée : Samory Touré. La mémoire familiale rejoint ici la grande histoire africaine, une histoire transmise par la parole puis reprise par l’écriture. Une fois encore, Tanella Boni transforme l’intime en littérature.
Quelques années plus tard paraît Matin de couvre-feu. Le pays imaginé, Zimba, ressemble à bien des égards à la Côte d’Ivoire meurtrie par les crises : une société en quête de cohésion, un dialogue brisé, une élite politico-affairiste et une femme arbitrairement emprisonnée qui tente de conserver un lien avec l’extérieur grâce à l’écriture et aux lettres. Là encore, la littérature devient résistance. L’écriture empêche le silence de gagner complètement. Le roman lui vaut le prix Ahmadou-Kourouma, décerné à Genève le 27 avril 2005.
Une première grande distinction qui en appellera d’autres.
Le prix international de poésie Antonio Vicarro arrive en 2009, puis le prix Théophile-Gautier en 2018. Son œuvre est désormais reconnue bien au-delà de la Côte d’Ivoire. Romans, essais, poésie, littérature jeunesse : plus d’une dizaine d’ouvrages composent une œuvre plurielle, mais traversée par une même exigence, celle de penser et d’écrire l’humain.
En mars 2017 paraît Là où il fait si clair en moi, aux Éditions Bruno Doucey. Puis vient Insoutenable frontière, en 2022. Et un jour, quelques vers de ce recueil apparaissent dans les métros et différents espaces de visibilité en France. Les textes de Tanella Boni se retrouvent ainsi exposés au regard du grand public, loin des librairies et des cercles littéraires, à côté de Victor Hugo, de Montaigne et d’autres grands noms. Ce détail dit beaucoup. La femme qui venait de loin géographiquement et historiquement était désormais lue au cœur de la France. Une poésie ivoirienne dans les transports français, une voix africaine au milieu de la ville, une écriture qui avait franchi la frontière.
En 2016, Tanella Boni devient membre de l’Académie des Sciences, des Arts, des Cultures d’Afrique et des Diasporas africaines. Elle rejoint également le Parlement des écrivaines francophones depuis sa création à Orléans.
En 2023, elle est l’invitée d’honneur du Salon international du livre d’Abidjan.
Le temps avait finalement accompli ce que la reconnaissance institutionnelle avait parfois tardé à faire. Elle était devenue incontournable.
En 2022, elle publie chez Vallesse Éditions Le poème n’est pas un objet perdu. Le recueil est dédié à son frère disparu. La disparition entre dans l’écriture. Le souvenir de l’enfance aussi : « L’enfance est devenue le seul repère qui m’indique le sens de la vie heureuse. » Ces vers prennent aujourd’hui une résonance particulière. Car lorsque disparaît une écrivaine, ceux qui restent cherchent souvent dans ses livres les traces de ce qu’elle a voulu nous transmettre.
Tanella Boni était également une amoureuse du jazz. Elle aimait cette musique faite de rythme, de liberté, d’improvisation et de respiration. Elle disait parfois composer ses romans comme une partition musicale. La disparition des guitaristes Dez Gad et Gustave Guiraud l’avait profondément marquée. Elle avait même envisagé l’enregistrement d’un album de huit titres dans les studios de Koudou Athanase. Le projet n’aboutira pas. Mais la musique est restée dans ses textes, dans les rythmes, dans les pauses, dans les silences, dans cette façon qu’elle avait de laisser une phrase respirer.
Tanella Boni aura traversé plusieurs vies en une seule : enfant silencieuse, grande lectrice, philosophe, universitaire, poète, romancière, essayiste, femme engagée, présidente de l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire, responsable culturelle, voix féministe, membre de l’ASCAD, membre du Parlement des écrivaines francophones et lauréate de plusieurs prix internationaux. Mais derrière toutes ces fonctions, il y avait une même femme, une femme qui n’a jamais cessé de penser, une femme qui n’a jamais cessé d’écrire, une femme qui a fait de la culture un espace de liberté.
Elle est partie. Et il reste ce silence.
Un silence différent de celui de son enfance.
Celui-ci n’est plus choisi. Il est celui que laisse une disparition.
Mais il ne sera jamais un silence vide.
Parce que Tanella Boni nous laisse ses livres, ses poèmes, ses personnages, ses combats et ses interrogations. Elle nous laisse surtout cette conviction que l’écriture peut transformer le silence en parole, la solitude en pensée et la fragilité en force.
L’enfant qui se réfugiait dans les livres est devenue une écrivaine dans laquelle plusieurs générations pourront désormais se réfugier à leur tour. Son œuvre continuera de circuler dans les écoles, les universités, les bibliothèques, les salons du livre et les mémoires. Et peut-être, un jour, dans les cahiers d’une autre enfant silencieuse qui découvrira ses textes et comprendra qu’il est possible de partir du silence pour aller jusqu’au monde.
Tanella Boni s’en va. Mais son œuvre demeure.
Elle avait écrit depuis le silence. Désormais, c’est son œuvre qui parlera pour elle.
SON SILENCE S’ÉCRIT.
Et il continuera longtemps de s’écrire.
ALEX KIPRÉ
POUVOIRS MAGAZINE





