Analyse : Entre stabilité et “ceinture des coups d’État” : pourquoi la Côte d’Ivoire observe de près le Burkina Faso (Par Hans Ngala)
Les années 2020 ont commencé avec une série de coups d’État frappant l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale. Les coups d’État au Burkina Faso, au Mali et au Niger ont été rapidement suivis par ceux du Tchad et du Gabon. Le coup d’État au Gabon a glacé le sang des autorités camerounaises. Le 30 août 2023, après l’annonce du coup d’État au Gabon, le président Paul Biya du Cameroun voisin a procédé à un remaniement militaire rapide, craignant un soulèvement au sein de sa propre armée.
Le Cameroun est allé jusqu’à interdire aux médias de couvrir ou de commenter le coup d’état au Gabon. Le journal The Post a été suspendu indéfiniment par le gouverneur de la région du Sud-Ouest du Cameroun à cause d’un titre basé sur une recherche d’Afrobarometer indiquant que « 66 % des Camerounais souhaitaient un coup d’État militaire ».
Cette information provenait d’un rapport du 9 septembre 2023 dans l’hebdomadaire The Continent et d’un tweet sur une enquête menée auprès des citoyens de 36 pays entre 2021 et 2022 par Afrobarometer, un réseau panafricain de recherche non partisan basé au Ghana.
L’enquête révélait que, bien que la majorité des Africains désapprouvent le pouvoir militaire, « une mince majorité (53 %) serait prête à approuver une intervention militaire si les dirigeants élus abusent de leur pouvoir », y compris 66 % des Camerounais, qui jugeaient « légitime que les forces armées prennent le contrôle du gouvernement lorsque les dirigeants élus abusent de leur pouvoir à des fins personnelles ».
Alors que la Côte d’Ivoire et le Cameroun se trouvent dans une région surnommée « l’épicentre des coups d’État en Afrique », qui s’étend de l’Afrique de l’Ouest et centrale jusqu’à l’Afrique de l’Est, une telle analyse est particulièrement nécessaire. Elle ne concerne toutefois pas seulement le Cameroun, mais aussi la Côte d’Ivoire, pays frontalier de certains des États les plus militarisés de la région. La Côte d’Ivoire partage une frontière avec le Burkina Faso qui a été à plusieurs reprises accusée par la Côte d’ivoire de chercher à renverser Ibrahim Traoré.
Mediazine a interrogé certains membres de la société civile ivoirienne sur leur inquiétude quant au fait que la longue domination militaire au Burkina Faso, au Mali et au Niger pourrait influencer l’apparition d’un coup d’État sur le sol ivoirien — ou du moins amener la population ivoirienne à y être favorable. Selon Nahounou Daleba de l’ADCI (Aujourd’hui Demain Côte d’Ivoire) “Non je ne pense pas, aucun ivoirien ne souhaite un coup de force militaire car après CNI cycle infernal d’instabilité.”
Daleba souligne que même si les citoyens du Burkina Faso, du Niger et du Mali semblent approuver le régime militaire dans leurs pays respectifs, “pour la Côte d’Ivoire, rien ne présage surtout qu’avec le dernier régime, les ivoiriens ont gardé un goût amer. Les ivoiriens aspirent plutôt à un changement démocratique de régime et non par un coût de force militaire “
Par ailleurs, Alex Adou, journaliste ivoirien et formateur en droits humains et médias, soutient que les conditions qui rendent un coup d’État probable — et éventuellement possible — sont absentes en Côte d’Ivoire.
” Parlant de la CI, il faut juste rappeler que le pays dispose d’une armée historiquement sous contrôle du pouvoir civil, une économie plus diversifiée et résiliente, des institutions plus stables, malgré leurs imperfections L’absence d’une insurrection terroriste généralisée, Une forte interdépendance économique régionale et internationale. Ces éléments réduisent fortement la probabilité d’un coup d’État militaire.” explique Adou.
« Cependant, cela ne signifie pas que le risque est totalement absent, car les frustrations politiques liées aux élections, les sentiments d’exclusion ou d’injustice sociale, la corruption à grande échelle, la méfiance envers les institutions, les manipulations identitaires ou communautaires, et la perception d’un verrouillage démocratique, combinés à la porosité de nos frontières, pourraient faciliter un coup d’État en Côte d’Ivoire. »
Comme Alex Adou, Laure Nesmon Pie, journaliste, spécialiste de la gouvernance inclusive et fondatrice de l’ONG Opinion Éclairée, estime que les coups d’État au Burkina Faso, au Mali, au Niger ou dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest et centrale ne pourraient pas influencer une sympathie pour les coups en Côte d’Ivoire.
« Je ne perçois aucune crainte que la situation dans les pays voisins inspire l’armée ivoirienne à envisager un coup d’État. De toute façon, à l’intérieur du pays, je ne vois aucune position exprimée dans ce sens », dit-elle. « Ce que j’observe toutefois, c’est la situation sécuritaire plus large dans le Sahel et le fait que ces pays voisins en sont affaiblis, ce qui est préoccupant. Ce qui inquiète réellement, c’est la possibilité d’une détérioration de la sécurité qui pourrait créer un terreau fertile pour les terroristes ». Pie ajoute également que « ce que je peux dire, c’est que ce coup d’État est interprété différemment en Côte d’Ivoire selon l’appartenance politique de chacun. La position officielle ne montre aucune proximité avec ce coup d’état, car la Côte d’Ivoire, en tant que membre de la CEDEAO, s’est alignée sur la position officielle de l’organisation, qui a été de condamner le coup d’État au Burkina Faso ».
« Dans l’opinion publique plus large, le coup d’État est également perçu de différentes manières. Si les personnes proches du pouvoir s’alignent sur la position officielle ivoirienne, on observe aussi, à travers diverses réactions, un segment d’opinion qui se montre favorable aux actions de l’armée et semble les justifier à cause des soi-disant positions anti-françaises avancées par les auteurs du coup au Burkina Faso », ajoute Pie.
Les sentiments au sein de la Côte d’Ivoire semblent polarisés, mais tendent largement à favoriser l’alignement avec les transitions démocratiques.
Avec le manque de confiance dans les institutions publiques et des jeunes estimant que les élections ne reflètent pas leurs véritables aspirations, on peut expliquer pourquoi la majorité des jeunes pourraient exprimer des sentiments favorables à un régime militaire. Ouattara a 84 ans, tandis que Biya approche les 93 ans. L’âge médian dans les deux pays est de 18 ans. Cela signifie que les dirigeants sont déconnectés des réalités financières et idéologiques de leur population jeune. Le fait que ces deux dirigeants soient perçus comme s’enracinant dans l’establishment politique tout en obtenant le soutien d’institutions occidentales telles que l’ONU et de l’UA pourrait pousser ces jeunes à se tourner vers le régime militaire.





