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Éditorial: Ils veulent gouverner un peuple qu’ils ne comprennent pas

Depuis novembre 2022, nos routes se sont séparées, a déclaré Nady Bamba à propos de Blé Goudé. Cette phrase, en apparence intime, révèle en réalité un fait politique plus large. 

Chacun se met aujourd’hui en scène, chacun organise sa rupture comme un épisode, chacun transforme une divergence personnelle en épisode national. La politique ivoirienne glisse insensiblement de la gestion d’un pays vers la gestion d’un public.

Sous Houphouët, les grandes familles structuraient l’espace politique : les Donwahi, les Yacé, les Houphouët-Boigny, les Zadi. Avec Bédié est venue l’ère tranquille des jouissances paresseuses. Sous Guéi, l’ordre a perdu ses repères. Sous Gbagbo, les enfants des humbles ont pris la parole avec la fierté de ceux qui n’avaient jamais été invités. Avec Ouattara, la République s’est recomposée autour des élites du Nord, de l’efficacité financière et des trajectoires rapides.

Et maintenant ?
Nous avons quitté la politique pour entrer dans l’ère des personnages : instagrameurs, influenceurs improvisés, tiktokeurs en quête de viralité, faiseurs d’opinions d’un soir.
Le pays se gouverne désormais comme une série, où chaque protagoniste s’adresse au public avant de s’adresser à la Nation.
Nous sommes en plein dans la dérive Netflix de la vie publique.

Blé Goudé, dans ce décor, a peut-être dit une vérité — mais il a surtout servi un scoop.
Et entre dire vrai et faire événement, il existe un gouffre.
Un scoop amuse les foules ;
une vérité oblige à réfléchir.
Il ne propose presque rien, mais il promet : « Tôt ou tard, je dirigerai ce pays. »

Et il n’est pas le seul.

Nady les fait parler.
Les jeunes parlent.
Les communicants parlent.
Les influenceurs parlent.

Mais tous partagent la même illusion dangereuse : croire que gouverner un peuple est identique à capter son attention.
Ils oublient que la Côte d’Ivoire n’est pas un public : c’est une société vivante, imprévisible, sensible, parfois explosive.
On ne gouverne pas un peuple comme on gère des abonnés.
On ne dirige pas une nation avec des confidences, des vidéos montées, des mots bien tournés ou des révélations calculées.

Alors comment espèrent-ils gouverner un peuple qu’ils roulent, qu’ils usent, qu’ils traitent comme une audience captive, et dont ils ne semblent même pas soupçonner la capacité de réaction ?
Chaque génération politique qui a sous-estimé ce peuple en a payé le prix.

La réconciliation n’est pas un programme.
La communication n’est pas une vision.
La mise en scène n’est pas une politique.
Et parler bien n’a jamais remplacé parler vrai — ni parler juste.

La Côte d’Ivoire ne manque pas de talents ;
elle manque de dirigeants capables de mesurer la profondeur d’un peuple qu’ils prennent parfois pour un décor.
Tôt ou tard, ce peuple leur rappellera qu’il n’est ni un écran, ni un public, ni une foule docile : il est la seule réalité qui compte. Malgré ses dehors de légereté

Lagou, Billon, Don Mello, Gbagbo devraient l’avoir compris.

ALEX KIPRE

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