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Corruption dans le foot ivoirien : des arbitres truquent et parient sur les matchs qu’ils sifflent (par Michel-Alex Kipré)

Quand le sifflet n’est plus l’arbitre du jeu mais l’instrument d’intérêts obscurs, le football bascule dans une dramaturgie inquiétante. Où la vérité du terrain est méthodiquement altérée.

Hier, le football se décidait dans la surface de réparation, au terme d’un pressing haut, d’un jeu de transition maîtrisé ou d’une supériorité tactique incontestable. Aujourd’hui, dans certains segments du football ivoirien, l’issue d’un match semble parfois s’écrire ailleurs : dans les coulisses, dans les désignations, dans des logiques qui échappent à la seule lecture sportive.

Le jeu, dans sa dimension stratégique, repose sur des équilibres subtils : occupation des demi-espaces, maîtrise du tempo, gestion des phases arrêtées, lecture des lignes de passe. Mais que valent ces raffinements lorsque la décision arbitrale vient, tel un couperet, redistribuer les cartes indépendamment de la production collective ? Que vaut une organisation défensive rigoureuse si un penalty imaginaire, sifflé à la moindre incursion dans la surface, anéantit quatre-vingt minutes de discipline tactique ? Ou qu’un hors jeu est toujours signalé pour annihiler les efforts des attaquants?

Le mal est insidieux, mais ses manifestations sont visibles.

Il ne s’agit plus d’erreurs d’appréciation inhérentes à la vitesse du jeu, ni de ces décisions litigieuses qui font partie de la dramaturgie du football.

Il s’agit d’une répétition de situations où l’arbitrage infléchit le cours du match avec une constance dérangeante, des fois honteuses.

Des équipes dominent dans le jeu placé, imposent leur circuit de passes, étouffent l’adversaire par un gegenpressing efficace, mais se retrouvent sanctionnées sur des faits de jeu contestables. À l’inverse, d’autres formations, moins inspirées dans le contenu, bénéficient d’un enchaînement de décisions favorables : penalties généreux, fautes inexistantes transformées en coups francs dangereux, exclusions carton rouges qui déséquilibrent irrémédiablement le rapport de force.

Le football devient alors une scène où la performance ne suffit plus. Il faut aussi survivre à l’imprévisible, à l’arbitraire, à cette variable opaque que représente un arbitrage contesté.

Abidjan City de Né Marco a été relégué en division inférieure. Sous le regard impuissant du Président.

On lui a même volé un joueur avec la complicité de la Fif.

Il faut aussi rappeler que ce phénomène n’est ni nouveau, ni exclusivement ivoirien. L’histoire du football mondial, de l’Amérique du Sud à l’Europe, est jalonnée de scandales où la tricherie, les matchs arrangés ou les influences occultes ont entaché la crédibilité des compétitions. Mais il existait autrefois une frontière claire : tricher relevait de l’exception, du scandale, de la faute grave qui exposait ses auteurs à l’opprobre.

Aujourd’hui, le sentiment qui se diffuse en Côte d’Ivoire est plus inquiétant : celui d’un basculement où la tricherie tend à se banaliser, presque à s’installer comme une norme implicite. Dans les vestiaires, sur les bancs, les langues se délient à demi-mot. Les joueurs eux-mêmes le disent, parfois avec colère, souvent avec résignation : « Ils nous volent », « toujours ils nous volent ». Ces mots, répétés, traduisent une fracture profonde entre ceux qui jouent et ceux qui arbitrent.

Récemment Malick Traoré, journaliste dans une émission sur Nostalgie a dit que Hamza Gamal qui dénonçaient ce climat avait le mérite d’être clash. En Clair il approuvait cette dénonciation de Hamza.  Et Joelle Héraclide Acina Consultante Football sur Nostalgie Côte d’Ivoire de renchérir:  » J’ai des preuves que certains Présidents sont corrompus qui s’arrangent entre eux en fin de saison pour faire descendre les autres. Il y a des présidents qui sont invités à la Can où ils vont faire la Bamboula. »

Plus troublant encore, le silence du corps arbitral est parfois brisé non pas pour dénoncer, mais pour dissuader.

L’évocation d’un arbitre ayant triché et déclenché la colère du public au point de mettre sa sécurité en péril circule comme un avertissement cynique, résumé dans une phrase brutale : « Ah, Ehouman aussi déconne, pour 200 milles tu vas te faire tuer ? » Une sortie qui, au-delà de sa violence, révèle un climat où l’éthique peut être perçue comme une prise de risque.

Dans ce contexte, une mutation semble s’opérer dans les motivations. Jadis, la corruption se lisait dans des transactions directes, presque caricaturales. Aujourd’hui, elle s’inscrit dans une logique plus diffuse, plus stratégique. L’arbitre ne tricherait plus seulement pour un gain immédiat, mais pour sécuriser sa place dans l’écosystème : être reconduit, être désigné, rester visible.

Le sifflet devient alors un instrument de carrière. Une décision clé, un match “bien géré”, une orientation conforme à certaines attentes implicites peuvent ouvrir la porte à d’autres désignations. À l’inverse, une indépendance trop marquée pourrait coûter cher.

Dans cette configuration, l’arbitrage n’est plus seulement une fonction technique, mais un espace de négociation tacite. Et le terrain devient le théâtre de ces arbitrages invisibles, cyniques, mensongers, briseurs de rêve.

L’articulation clandestine entre arbitrage et paris sportifs.

À cette dérive s’ajoute une mécanique encore plus insidieuse : l’articulation clandestine entre arbitrage et paris sportifs. Le procédé, tel qu’il ressort de plusieurs témoignages concordants, obéit à une logique simple mais redoutablement efficace. L’arbitre, en position d’influence sur le cours du match, anticipe ou oriente certaines décisions clés : un penalty accordé à la moindre friction, un carton rouge distribué pour déséquilibrer une équipe, un temps additionnel anormalement prolongé pour favoriser un scénario précis.

En amont, un tiers de confiance — souvent un proche, ami, cousin ou relation difficilement identifiable — est chargé de placer des mises ciblées sur des plateformes de paris. Ces mises portent sur des événements précis : victoire d’une équipe, nombre de buts, survenue d’un penalty ou d’une expulsion. Une fois le résultat obtenu conformément au scénario biaisé, les gains sont encaissés par cet intermédiaire, puis redistribués en partie à l’arbitre impliqué.

Ce système présente un avantage majeur pour ses acteurs : il laisse peu de traces directes reliant l’officiel au gain financier. L’arbitre ne parie pas lui-même, ne touche pas l’argent de manière visible, et se protège ainsi derrière une opacité organisée. Cette dissociation rend les preuves difficiles à établir pour les instances de contrôle.

Nous sommes ici face à une forme de corruption sophistiquée, qui ne se limite plus à l’échange direct d’argent entre clubs et arbitres, mais s’inscrit dans une économie parallèle, structurée, opportuniste et évolutive. Elle fragilise profondément l’intégrité compétitive, car elle transforme la décision arbitrale — censée être neutre et souveraine — en levier spéculatif.

Plus grave encore, elle installe une logique de préméditation dans la tricherie : le match n’est plus seulement influencé en cours de jeu, il peut être, dans une certaine mesure, scénarisé à l’avance.

Cette pratique introduit un niveau supplémentaire de distorsion.

Le match n’est plus seulement influencé pour des raisons sportives ou institutionnelles.

Mais le match est influencé pour des intérêts financiers indirects, externalisés, au vu et su de tous.

Et comme si cela ne suffisait pas, certaines dynamiques internes aux clubs viennent complexifier davantage le tableau. Dans les hauteurs du classement, là où les enjeux de titre ou de qualification se dessinent, des arrangements tacites semblent parfois émerger. Une équipe, déjà assurée de sa position, pourrait lever le pied face à un allié circonstanciel, permettant à ce dernier de gagner des points précieux.

Ces calculs, qui relèvent d’une lecture froide du championnat, viennent heurter l’idée même de compétition. Le football, censé être une confrontation loyale, se transforme en échiquier où les pièces se déplacent selon des logiques d’intérêt.

Dans ce contexte, certains clubs se retrouvent marginalisés. Non pas en raison de leurs performances, mais parce qu’ils ne s’inscrivent pas dans ces réseaux d’influence. Ils deviennent des cibles, des variables d’ajustement, des entités à contenir ou à reléguer. Être “dans le collimateur” n’est plus une simple expression : c’est une réalité ressentie, vécue, subie.

Les conséquences sont multiples et profondes.

Sur le plan technique, le jeu se dégrade.

Pourquoi travailler les circuits de relance, les automatismes offensifs, la coordination défensive, si une décision extérieure peut tout balayer ?

Le travail invisible, celui des entraînements, des répétitions, des analyses vidéo, se retrouve fragilisé.

Sur le plan psychologique, les joueurs évoluent dans un climat de suspicion. Chaque coup de sifflet est scruté, chaque décision interprétée. La confiance, élément clé de la performance, s’érode. Et avec elle, la qualité du spectacle.

Les supporters, eux, oscillent entre passion et frustration. Ils viennent voir du jeu, de l’intensité, des duels, des renversements de situation. Ils assistent parfois à autre chose : des scénarios qu’ils jugent écrits d’avance, des décisions qu’ils ne comprennent pas, des résultats qu’ils contestent.

Cette frustration accumulée finit par produire des réactions violentes et parfois incontrôlables. Lorsqu’un public a le sentiment répété que le résultat est biaisé, chaque décision arbitrale devient une étincelle potentielle. Un penalty jugé injuste, une expulsion contestée ou un temps additionnel excessif peuvent suffire à faire basculer l’atmosphère.

Concrètement, cela se traduit par des jets de projectiles, des descentes de supporters sur la pelouse, et des interventions de plus en plus fréquentes des forces de l’ordre pour éviter le pire. Ce climat n’est pas anodin : il révèle une perte de confiance profonde dans l’équité du jeu.

Plus le sentiment d’injustice grandit, plus le risque d’escalade augmente. Ce n’est pas une prédiction alarmiste, mais un constat logique.

Dans un environnement tendu, où les frustrations s’accumulent sans réponse crédible, un drame peut survenir

Mais le plus grave se situe ailleurs : dans le regard des jeunes. Car le football n’est pas seulement un spectacle, c’est un modèle. Que comprend un enfant qui voit une équipe perdre malgré sa domination ? Que retient-il d’un match où le mérite semble secondaire ?

 » Ils se fatiguent pour rien. Match là ils vont perdre, on connait » lance un supporter.

« Pourquoi tu me demandes mon âge le vié? Moi yé suis pas bébé. Je vois dedans dans leur combine » achève t-il. Abou Coulibaly a 17 ans. Il est en classe de seconde.

Il apprend, malgré lui, que le travail ne suffit pas. Que des forces comme les forces de la tricherie peuvent primer sur l’effort. Que la réussite peut dépendre de facteurs extérieurs au terrain. C’est là que le danger devient structurel.

Car un sport qui ne transmet plus ses valeurs fondamentales – équité, mérite, respect des règles – perd sa fonction éducative. Il cesse d’être un levier d’émancipation pour devenir un miroir déformant.

Face à cette situation, les réponses ne peuvent être superficielles.

Il ne suffit pas de sanctionner ponctuellement.

Il faut repenser l’ensemble du système. Revaloriser la fonction arbitrale, tant sur le plan financier que sur le plan éthique. Mettre en place des mécanismes de contrôle indépendants, capables d’analyser les performances arbitrales avec rigueur.

Introduire davantage de transparence dans les désignations, renforcer la formation continue, intégrer des outils technologiques lorsque cela est possible : autant de pistes à explorer.

Mais au-delà des réformes techniques, c’est une culture qu’il faut reconstruire. Une culture où le jeu prime sur les arrangements, où la performance est reconnue, où l’arbitre redevient un garant, et non un acteur du résultat.

Le football ivoirien a les ressources pour se relever. Il possède des talents, une histoire, une ferveur populaire incomparable. Mais pour retrouver sa pleine crédibilité, il doit affronter ses zones d’ombre avec lucidité.

Car une question brutale s’impose : que vaut une victoire quand elle est volée ? Et que reste-t-il d’un championnat dont les résultats sentent la suspicion ?

Le football ne supporte pas le mensonge. Sans justice, sans clarté, sans confiance, il se décompose. Et quand le doute devient la règle, le jeu meurt de l’intérieur.

ALEX KIPRE

photo:dr

POUVOIRS MAGAZINE

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