Les tentacules de la Russie s’étendent jusqu’en Côte d’Ivoire : trois Ivoiriens tués en Ukraine (Analyse), Par Tita James
Trois ressortissants ivoiriens ont été confirmés morts sur les lignes de front en Ukraine, où ils combattaient aux côtés de la Russie. Selon un rapport publié le 11 février par l’organisation française d’investigation INPACT, dans le cadre de son projet All Eyes On Wagner, Aka Akawah Francis (35 ans), Kisse Issa (22 ans) et Coulibaly de Clan Dit (32 ans) ont tous été tués il y a plusieurs mois.
Ils font partie des 316 Africains recensés comme morts sur le front ukrainien. Parmi les pays africains concernés, le Cameroun enregistre le plus grand nombre de décès : 94 ressortissants camerounais auraient péri dans le conflit. Ce chiffre pourrait s’élever à 95, un combattant identifié sous le nom de Nkami Watat Serge Christian étant soupçonné d’avoir détenu à la fois les nationalités algérienne et, probablement, camerounaise. Âgé de 49 ans, il est décédé il y a plusieurs mois, aux côtés de nombreux autres Africains.
Si le nombre de recrues originaires de Côte d’Ivoire reste relativement limité, la mort de trois ressortissants ivoiriens illustre néanmoins l’ampleur de l’influence russe sur le continent africain. Elle met également en lumière la précarité économique qui pousse de jeunes Africains, parfois âgés d’à peine 22 ans, sans réelle expérience militaire, à s’engager dans un conflit où leurs chances de survie sont extrêmement faibles.
La Côte d’Ivoire figure parmi les principaux producteurs mondiaux de cacao, aux côtés du Ghana et du Cameroun. Son économie est considérée comme l’une des plus stables d’Afrique francophone, sans que cette performance ne se traduise nécessairement par une amélioration tangible des conditions de vie pour ses plus de 30 millions d’habitants. Si l’influence russe a pu jouer un rôle dans l’enrôlement des trois Ivoiriens recensés comme morts par INPACT, il est plus probable que ces derniers y aient vu un moyen de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles.
Au-delà des départs de quelques Ivoiriens vers l’armée russe, la guerre a également produit des effets indirects sur la société ivoirienne. Dès les premiers mois du conflit, économistes et analystes avaient mis en garde contre des conséquences potentiellement graves pour les économies africaines. Si ces effets apparaissent aujourd’hui relativement limités, ils restent significatifs dans un contexte marqué par un chômage élevé et des revenus mensuels inférieurs à 100 dollars pour une grande partie de la population, notamment en Côte d’Ivoire.
Selon Stéphane Apalo, stratège ivoirien en communication politique, ” Le secteur agricole, pilier de l’économie ivoirienne, a également subi les conséquences de la guerre. Les engrais et fertilisants, dont une part importante provenait historiquement de Russie, ont vu leurs prix exploser.” explique Apalo. ” Pour les producteurs de cacao, d’anacarde ou de cultures vivrières, cette hausse des intrants a entraîné des coûts de production plus élevés. À moyen terme, cela peut affecter la productivité et les revenus des exploitants, notamment les petits agriculteurs.” Estime -t-il.
Apalo explique en outre que ” Le conflit a également entraîné une hausse significative des prix du pétrole et du gaz sur les marchés mondiaux. Même si la Côte d’Ivoire développe ses capacités énergétiques nationales, elle reste exposée aux fluctuations internationales.
L’augmentation des prix des carburants a eu un effet domino : transport plus coûteux, hausse des charges pour les entreprises, renchérissement des biens et services. Les petites et moyennes entreprises, déjà fragilisées par les crises successives (pandémie de COVID-19, tensions logistiques mondiales), ont vu leurs marges se réduire.”
Pour Alex Adou, journaliste humanitaire et consultant en médias, « cette guerre peut sembler lointaine, presque abstraite. Mais à y regarder de plus près, ses effets se font sentir jusque dans nos foyers, nos marchés et nos campagnes ». Il souligne que “Le pain, la farine, l’huile, les pâtes… ces produits de première nécessité ont commencé à coûter plus cher. Pourquoi ? Parce que l’Ukraine et la Russie fournissent une grande partie du blé et des huiles qui arrivent sur nos marchés. Les Ivoiriens, surtout ceux qui vivent au jour le jour, sentent directement ce choc dans leurs paniers qui deviennent de plus légers, leurs portefeuilles plus serrés.”
Adou précise que, ” Pareil pour l’essence et le gasoil qui suivent la même courbe, la hausse du prix du carburant jusqu’à présent. Les factures d’électricité, les coûts de transport, les prix des biens… tout monte. Chaque hausse pèse sur les petites entreprises, les yango, gbaka et sur les familles qui peinent déjà à boucler le mois.”
Alex Adou estime toutefois que le conflit ouvre aussi des perspectives : « Le blé, le maïs, l’huile… autant de produits que nos paysans peuvent produire localement pour répondre à la demande. L’autosuffisance alimentaire n’est plus une idée lointaine, c’est une urgence et une chance. Les coopératives agricoles, les jeunes entrepreneurs ruraux et les associations de la société civile ont ici un rôle capital à jouer, mais nous observons toujours la volonté politique de nos autorités pour faciliter l’acte.”
Alors que la Côte d’Ivoire subit les répercussions d’un conflit lointain, elle doit également concilier ses priorités internes avec l’évolution des alliances internationales. L’influence russe dans certaines régions d’Afrique, à travers des partenariats militaires et des réseaux de recrutement, pose des défis stratégiques aux États et expose les populations civiles à des risques majeurs. La mort de trois jeunes Ivoiriens sur le sol ukrainien – Aka Akawah Francis(35), Kisse Issa(22) et Coulibaly de Clan Dit (32) – ne relève pas de simples statistiques : elle rappelle le coût humain des rivalités géopolitiques mondiales.
Alors que la guerre se prolonge sans perspective claire de résolution, le risque demeure que d’autres Africains vulnérables soient attirés par des promesses de revenus ou d’opportunités. Pour les pays africains, la leçon est sévère mais essentielle : la protection des citoyens commence sur le plan national. Créer des emplois, renforcer les institutions, lutter contre la corruption et bâtir des économies locales résilientes ne sont pas de simples objectifs politiques — ce sont des mesures vitales. À terme, la stabilité institutionnelle et la dignité économique constituent sans doute la meilleure protection contre des engagements extérieurs qui continuent de coûter la vie à des Africains dans des conflits lointains.
L’existence de dispositifs institutionnels et économiques solides en Côte d’Ivoire aurait sans doute empêché Aka Akawah Francis, Kisse Issa et Coulibaly de Clan Dit d’envisager un engagement militaire en Russie.
Tita James





