Contribution

Tribune / Camélia Leclercq “L’éducation est le premier chantier de la souveraineté africaine”

L’Afrique ne gagnera pas la bataille du développement sans une révolution éducative. Dans cette tribune, Camélia Leclercq, ministre de l’Éducation nationale du Gabon, appelle à investir dans l’école pour former les générations qui porteront la puissance africaine de demain.

L’Afrique est le continent de la jeunesse. Cette réalité est souvent présentée comme une promesse. Elle peut aussi devenir un risque si nous ne faisons pas aujourd’hui les choix qui s’imposent. Car aucune nation ne construit son avenir sans investir dans l’intelligence de ses enfants. Aucune économie ne devient compétitive sans une école performante. Aucun État ne consolide durablement sa souveraineté sans former les femmes et les hommes qui l’incarneront demain.

Nous parlons beaucoup de transition numérique, d’intelligence artificielle, d’industrialisation, de souveraineté alimentaire, de transformation économique ou encore d’intégration continentale. Pourtant, toutes ces ambitions reposent sur un socle unique : l’éducation.

La véritable richesse de l’Afrique n’est ni son pétrole, ni ses minerais, ni ses terres agricoles. Sa première richesse est humaine

La véritable richesse de l’Afrique n’est ni son pétrole, ni ses minerais, ni ses terres agricoles. Sa première richesse est humaine. Plus de 60 % des Africains ont moins de 25 ans. Jamais dans l’histoire de l’humanité un continent n’a disposé d’un tel potentiel démographique. Mais ce potentiel ne produira de richesse que s’il est accompagné d’une éducation de qualité, accessible à tous et adaptée aux défis du XXIe siècle L’école africaine ne peut plus être pensée comme un simple lieu de transmission des savoirs. Elle doit devenir un espace où se développent l’esprit critique, la créativité, la maîtrise des sciences, des technologies, des langues, de l’entrepreneuriat, de la citoyenneté et des valeurs. Elle doit préparer les élèves non seulement à trouver un emploi, mais aussi à créer des entreprises, à produire de la recherche, à innover et à résoudre les grands défis de nos sociétés.

Notre responsabilité est immense. Trop d’enfants restent encore exclus du système scolaire. Trop de jeunes quittent l’école sans maîtriser les compétences fondamentales. Trop d’établissements manquent d’infrastructures, d’équipements ou d’enseignants suffisamment accompagnés.

Dans le même temps, le monde avance à une vitesse inédite. L’intelligence artificielle transforme déjà les métiers. Les compétences recherchées évoluent chaque année. Les économies se réinventent. L’Afrique ne peut pas préparer ses enfants aux métiers d’hier pour affronter le monde de demain.

Investir dans l’éducation n’est donc pas une dépense sociale. C’est le plus rentable des investissements économiques. Chaque salle de classe construite, chaque enseignant formé, chaque jeune fille maintenue à l’école, chaque laboratoire équipé, chaque connexion internet installée représente un investissement dans la croissance future, dans la stabilité politique, dans la santé publique, dans l’innovation et dans la prospérité de nos nations. Mais investir ne suffit plus. Nous devons également innover.

Nous devons accélérer la transformation numérique de nos systèmes éducatifs, développer des contenus pédagogiques africains de qualité, renforcer la formation initiale et continue des enseignants, utiliser les technologies pour réduire les inégalités territoriales et rapprocher l’école des réalités économiques de chaque pays. Nous devons également faire davantage confiance à nos universités, à nos chercheurs, à nos entrepreneurs de l’EdTech et à notre jeunesse, dont les initiatives démontrent chaque jour une formidable capacité d’innovation. L’Afrique ne manque pas de talents. Elle manque parfois des conditions permettant à ces talents de s’épanouir.

L’éducation est une responsabilité collective

Cette transformation ne pourra cependant être portée par les seuls gouvernements. L’éducation est une responsabilité collective. Les familles, les collectivités locales, le secteur privé, les partenaires techniques et financiers, les organisations de la société civile, les fondations, les universités et les organisations internationales ont tous un rôle essentiel à jouer. Les entreprises africaines, en particulier, doivent considérer l’école comme leur premier partenaire stratégique. Les compétences dont elles auront besoin demain se construisent aujourd’hui dans nos salles de classe.

Nous devons également renforcer la coopération entre les pays africains. Nos défis sont souvent les mêmes. Nos solutions peuvent être partagées. Échanges d’enseignants, mutualisation des ressources numériques, reconnaissance des diplômes, recherche commune, mobilité étudiante : notre intégration éducative doit accompagner l’intégration économique voulue par la Zone de libre-échange continentale africaine.

Former les élites africaines de demain ne signifie pas former une minorité privilégiée. Cela signifie donner à chaque enfant, quelle que soit son origine sociale, son lieu de naissance ou son genre, les moyens de révéler son potentiel. L’excellence ne doit jamais être réservée à quelques-uns ; elle doit devenir une ambition nationale. Une ambition Africaine !

Chaque enfant doit être tel un baobab, profondément enraciné en Afrique, dans nos réalités socioculturelles et économiques, pour grandir à partir de ce qui nous est propre. De ces racines doivent naître des champions nationaux et africains, des scientifiques, des inventeurs, des entrepreneurs capables de répondre ensemble aux grands défis du continent. Et tel le feuillage du baobab qui s’étend au loin, nos talents doivent rayonner au-delà de nos frontières, pour que la qualité de notre éducation et de notre enseignement technique et professionnel soit reconnue dans le monde et que l’Afrique puisse enfin y prendre toute sa place.

L’avenir de l’Afrique ne s’écrira pas d’abord dans les salles de marché ou les sommets diplomatiques. Il s’écrit, chaque matin, dans nos écoles

L’Afrique de demain ne sera pas seulement jugée à la taille de son marché ou à l’abondance de ses ressources naturelles. Elle sera jugée à la qualité de ses ingénieurs, de ses médecins, de ses chercheurs, de ses enseignants, de ses entrepreneurs, de ses artistes, de ses magistrats et de ses dirigeants. Elle sera jugée à sa capacité à produire de la connaissance, à maîtriser les technologies de rupture et à proposer au monde des solutions nées sur son propre sol.

C’est pourquoi nous devons faire de l’éducation la première priorité de nos politiques publiques. Non pas pour les cinq prochaines années, mais pour les cinquante prochaines.

Investissons davantage.

Innovons sans relâche.

Engageons-nous collectivement.

Car chaque enfant africain qui reçoit une éducation de qualité représente une victoire sur les inégalités, une promesse de croissance pour son pays et une chance supplémentaire pour notre continent de prendre toute sa place sur la scène internationale. L’avenir de l’Afrique ne s’écrira pas d’abord dans les salles de marché ou les sommets diplomatiques. Il s’écrit, chaque matin, dans nos écoles.

Camélia Leclercq est Ministre d’État, en charge de l’Éducation nationale et de l’Instruction civique de la République gabonaise. Diplômée notamment de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, du CELSA Sorbonne Université et de l’École nationale d’administration de France, elle a construit son parcours entre administration publique, communication institutionnelle et action gouvernementale. Après avoir exercé des responsabilités au sein de la Primature gabonaise, elle rejoint le gouvernement en 2020 avant d’être nommée à la tête du département de l’Éducation nationale. Elle porte aujourd’hui une vision fondée sur la transformation du système éducatif, le développement des compétences et la préparation de la jeunesse gabonaise aux défis du XXIᵉ siècle.

A LIRE AUSSI

Contribution

Election en Afrique, quand les rumeurs des coups d’états nuisent à la démocratie (Analyse), Par Nformi Anderson

En mai dernier, les réseaux sociaux ivoiriens ont été saturés de rumeurs annonçant un coup d’État.
Contribution

Éditorial: Ils veulent gouverner un peuple qu’ils ne comprennent pas

Éditorial: Ils veulent gouverner un peuple qu’ils ne comprennent pas